Ouvrage paru le 10 mars 2022 aux éditions du Cerf.
Mai 2019. Isabel Salas Mendez, cadre au sein du groupe Peugeot, est interviewée à la radio. Elle vante avec enthousiasme les partenariats de la marque avec Roland-Garros, ce monde propret du tennis si éloigné des vestiaires boueux. Quand on lui glisse le nom du FC Sochaux, sa réponse fuse, sans hésitation : « Le football véhicule des valeurs populaires. Or, nous, on veut monter en gamme« .
Un partenariat de classe
Deux phrases. Une condescendance de classe, et une amnésie volontaire soigneusement entretenue. Car Peugeot et le football, c’est une histoire vieille de près d’un siècle. Le FC Sochaux-Montbéliard naît en 1928, enfant direct de la firme au lion, conçu à la fois comme outil de communication et instrument de paix sociale. On y recrute les meilleurs joueurs pour offrir un spectacle digne de ce nom, histoire de canaliser l’énergie des ouvriers et de les tenir éloignés de tentations moins avouables. En échange, ces derniers bénéficient de conditions de travail pionnières : repos le samedi après-midi, protection sociale par cotisations. Le club et l’usine battent au même rythme.
Double champion de France en 1935 et 1938, le FCSM traverse ensuite les décennies avec ses hauts et ses bas, avant de devenir une machine à former des footballeurs, comme l’usine fabrique des voitures. Les années 1970 voient éclore les plus beaux talents de l’école sochalienne : Genghini, Rust, Stopyra. À cette époque, Peugeot emploie plus de 40 000 ouvriers dans la région.
C’est cette saga que raconte Jean-Baptiste Forray, journaliste à la Gazette des Communes. À travers les témoignages des héritiers de la dynastie, des ouvriers, des supporters et de quelques joueurs emblématiques, il tisse quatre-vingt-six ans d’histoire commune. Une histoire teintée de mélancolie, mais traversée surtout par une colère sourde.
Un sport trop populaire
Car la vente du club à un investisseur chinois en 2015 a tout de la trahison. Pas seulement l’abandon d’une équipe de football, mais celui d’un territoire, d’une mémoire. Peugeot n’est plus aujourd’hui qu’une marque parmi d’autres au sein du géant Stellantis (Citroën, Opel, Fiat, Alfa Romeo, Maserati…) dont le bénéfice net dépasse 13 milliards d’euros en 2021. Les ouvriers de Sochaux, eux, sont désormais 7 000 : six fois moins qu’il y a cinquante ans. La sous-traitance a fait son œuvre, silencieusement, tâche après tâche.
Les photos des années glorieuses ont disparu des couloirs de Peugeot. Le nom de la marque n’orne plus les panneaux du stade Bonal, ni les maillots. Le club a été gommé de l’histoire officielle du constructeur, comme une vieille photo embarrassante.
Une histoire déclassée
Pourtant, Volkswagen n’a pas honte du VFL Wolfsburg. FIAT continue de soutenir la Juventus. Philips reste lié à Eindhoven, et Bayer à Leverkusen. Ces grands groupes industriels ne trouvent pas le football trop « populaire » pour leur image. Peugeot, lui, s’est tourné vers le tennis et le rugby (le Stade Toulousain). Forray pose alors la question : si la marque a rompu avec le FCSM malgré le poids considérable de leur histoire commune, est-ce réellement pour fuir le football… ou pour fuir Sochaux ?
Le club, de son côté, a survécu. Après des saisons à tanguer en bas de Ligue 2, à frôler la relégation sportive et administrative, à traverser même une affaire de match arrangé, le FCSM s’apprête aujourd’hui à disputer les barrages de montée, avec de réelles ambitions. Un lion figure encore sur son écusson. Mais ce lion-là ne rugit plus pour la firme automobile. Il rugit pour la ville.

- « Au cœur du grand déclassement – La fierté perdue de Peugeot-Sochaux », de Jean-Baptiste Forray, (éditions du Cerf, 2022). 294 pages. 140x215mm. Disponible dans toutes les bonnes librairies et sur le site des éditions du Cerf.
Sur le web
- Lire l’article « Peugeot et le FC Sochaux, une histoire déclassée » (03/05/2022) sur les Cahiers du Football.














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