Bande dessinée publiée en juillet 2025 aux éditions Otium.
En 1978, la onzième phase finale de la Coupe du monde de football est organisée en Argentine. Le pays sud-américain avait été désigné dès 1966, mais dix ans plus tard, deux ans avant l’échéance, un coup d’Etat place à la tête du pays une junte militaire. Le lieutenant-général Jorge Rafael Videla instaure alors une des pires dictatures de l’histoire. Les opposants sont arrêtés en masse pour être torturés et disparaissent sans laisser de traces.
Clameurs et hurlements
Pour le régime, la Coupe du monde vient à point nommé pour se donner une image positive aux yeux du monde. Pendant un mois, quand le pays accueille la presse du monde entier, les effets de la répression sont effacés, masqués, minimisés. Les rencontres se disputent dans une grande ferveur populaire alors qu’à deux pas des stades, les centres de torture restent actifs. La clameur des tribunes couvre les hurlements des victimes.
L’historien français Camille Pouzol, docteur en civilisation latino-américaine, a souhaité relater cet épisode de l’histoire, où le sport est devenu l’otage de la pire des politiques. Il a opté pour le support de la bande dessinée et fait appel au dessinateur argentin César Carrizo, par ailleurs peintre muraliste. L’histoire s’appuie sur deux personnages principaux, Elias Santamaria et Franck Martins. L’un est journaliste, chargé de couvrir le tournoi de football, mais aussi, en sous-main, de documenter un autre média sur la dictature. Le second est dessinateur et militant au COBA, comité pour le boycott de l’organisation par l’Argentine. Il profite du voyage pour soutenir la résistance locale et mettre au grand jour les violations commises par la junte militaire.
Les auteurs ont fait le choix de créer une bande dessinée anthropomorphiste, où les personnages humains portent une tête d’animal. Santamaria est un coq et Martins un sanglier. Cela rappelle inévitablement la formidable série Blacksad de Canales et Guarnido, voire le Cizo de Aré, mais aussi, au fur et à mesure que l’on se plonge au cœur du récit, au grandiose Maus d’Art Spiegelman.
Anthropomorphisme
Le tournoi de football n’occupe bien entendu qu’une place secondaire dans le récit. Il ne s’agit pas de raconter les péripéties de la compétition, mais bien la dictature appliquée sur le pays entre 1976 et 1983 à travers un événement de portée mondiale. De nombreuses cases prennent toutefois le temps d’évoquer les matchs, avec des joueurs affublés de têtes d’animaux.






L’Argentin Mario Kempes, grand héros de l’épreuve est affublé d’une tête de Saint-Bernard, tandis que Dominique Rocheteau est doté d’une tête de mouton, plus sûrement pour les bouclettes que pour la caractère supposé de l’animal. Celui que l’on surnommait l’Ange Vert avait été un des rares joueurs français à s’interroger ouvertement sur sa présence en Argentine. Le gardien suédois Ronnie Hellströem, tête d’élan, est aussi mentionné pour son implication, avec ses coéquipiers, aux manifestations des Mères de la place de Mai, qui contestaient ouvertement la dictature et réclamaient leurs enfants disparus.
L’intrigue de la BD est surtout portée par l’action, fictive mais richement documentée, des deux héros face aux nervis du régime. L’histoire est rythmée par les conférences de presse et les titres de journaux insérés dans le récit. Le dessin de César Carrizo restitue l’ambiance pesante qui entourait le tournoi. Le scénario de Camille Pouzol n’occulte jamais la violence des événements, relatant celle-ci avec rigueur.
Une richesse documentaire
En fin d’album, un cahier d’une quinzaine de pages présente les personnages essentiels de cet épisode : le dictateur Rafael Videla, le tortionnaire Jorge Eduardo Acosta, l’officier Carlos Alberto Lacoste chargé de l’organisation du tournoi, le diplomate américain Henry Kissinger, soutien occulte de la dictature, João Havelange, le président de la FIFA et César Luis Menotti, entraîneur de l’équipe d’Argentine, ouvertement opposé au régime.
Les auteurs documentent également les événements ainsi que la politique français concernant la situation en Argentine. Le cahier publie également une interview intéressante de Dominique Rocheteau. Cette BD ambitieuse est publiée chez Otium, une modeste maison d’édition dont le catalogue mérite une attention particulière.

- “Noir mondial 78”, scénario de Camille Pouzol, dessins et couleurs de César Carrizo (Otium 2025). 152 pages. Prix:29,00€. Disponible dans toutes les bonnes bédéthèques.
















Sport à lire sur Instagram